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Du cap Soya au cap Sata /4

Par François Sichet

Tout en relief

Nagano ici Nagano

paysage près d'Hotaka

Comme beaucoup d’entre nous, j’ai entendu le nom de Nagano pour la première fois lors des Jeux Olympiques d’hiver de 1998. Le brouillard y avait tout masqué même le souvenir des performances sportives. C’est donc un vrai plaisir de traverser la ville du nord au sud, sous le soleil, et de lui refaire sa réputation à coup de « vécu » et de scènes de rues saisies ça et là. Un temple géant, des glaces artisanales délicieuses, des buildings multiformes, un plat de soba inoubliable, des montagnes qui emplissent tous les horizons et, me semble-t-il, les plus jolies filles du pays…Il s’agit là d’une opinion personnelle bien sûr. On lira un avis divergent par exemple dans le guide Fodor Japon de 1971 ; je cite : « … et la tradition veut que les jeunes filles de Hirosaki (Tohoku) soient, comme les fleurs de cerisiers, les plus jolies du Japon. A vous d’en juger sur place ». Fermons la parenthèse.
Nagano s’étend dans une vallée bien dessinée, et s’éparpille petit à petit en cités-jardins abritées derrière ces longues digues verdoyantes omniprésentes dans les villes japonaises. C’est sur l’une d’elle que je termine la journée. Je croise des vieilles dames qui promènent leurs chiens et des lycéens solitaires qui rentrent à vélo en zigzaguant mollement. Le chemin surplombe les potagers du quartier du onsen de Chikuma. Alors que le soleil se couche, on bine, bêche, plante, taille, arrache et cueille. Je regarde les reliefs que je devrai franchir demain pour rejoindre une autre vallée. C’est haut…
La route grimpe, le soleil tape. Les vergers laissent peu à peu la place à de belles forêts de pins bien droits. L’odeur de résine me rafraîchit aussi efficacement qu’une pastille vosgienne. Je suis seul à suivre la succession de courbes qui part à l’assaut des sommets. Seul également à contourner la douzaine de couleuvres et vipères qui me regardent passer depuis les bas côtés. Chaque sommet se dérobe au dernier moment pour laisser la place à un autre. Entre deux arbres, je distingue parfois un panorama à paysage unique : relief et forêt à perte de vue. Quelle surprise alors de parvenir à un petit lac où flottent cinq gros cygnes-pédalos. Attachés à un ponton, ils sont surveillés par une vieille dame qui somnole dans un transat. Il n’y a aucun client aujourd’hui. Une colline pelée se reflète dans les eaux du lac. De son sommet, la vue sur les Alpes japonaises illustre l’expression « chaîne de montagnes ». Les pics semblent enfilés sur un collier invisible. Une formidable et infranchissable crête de dragon. Les nuages s’y accrochent. Et ce n’est pas si grave s’ils empêchent les skieurs de passer à la télé…

Wasabi et plantes carnivores

ferme Daio-Wasabi

En route vers Matsumoto je me suis arrêté dans la, dixit, « plus grande ferme de wasabi du Japon ». Donc du monde j’imagine. Glaces, boissons, plats, crackers et Hello Kitty, tout est au wasabi. Les plantations s’étirent à perte de vue entre des buttes arborées. Les tubercules poussent dans un lit de cailloux inondé, protégés par des bâches noires. Le paysage que créent ces cultures surprend. Un concours est organisé. Qu’aurais-je fait si j’avais gagné mon poids en wasabi ?
Le château de Matsumoto est aussi noir que le ciel de cette journée orageuse. Qu’il est beau ! La pluie chasse les passants vers les lieux couverts. A la gare, dans le long couloir qui passe au-dessus des voies ferrées, de larges baies vitrées permettent de contempler les Alpes. Nul ne semble se lasser du spectacle formidable joué par les gros nuages dépassant les pics encore enneigés en plein mois de juillet. Retraités en quête d’occupation, jeunes filles en longues robes bleues portant leurs gigantesques arcs traditionnels, dizaines de randonneurs en transit, rebelles temporaires ou mères de famille surmenées, tous s’arrêtent un instant pour le contempler. Les rayons de soleil percent enfin les nuages. La rivière et les trottoirs fument. Des sculptures de grandes fleurs multicolores, carnivores à en juger par leur posture un peu agressive, « poussent » à l’entrée du musée d’art moderne. Entre de belles maisons aux murs gris et croisillons blancs, un marché aux légumes attire des personnes âgées qui se bousculent pour choisir les plus beaux daikon. Un vieux monsieur me dépasse en vélo. Un petit paquet tombe de sa poche. Je l’appelle en vain, lui cours après sur un kilomètre avant de pouvoir le rattraper (courir avec un sac à dos n’est pas si simple) et lui remettre ce qui s’avère être des médicaments. Merci. Une demi-heure plus tard il me retrouve et réitère ces remerciements avant de m’offrir une canette de Cocoteen au distributeur voisin.

Collier de petites villes

Je marche désormais dans la vallée de la Tenryu. De Okaya et son lac à Iida la ville en pente, en passant par Ina la rouillée et Komagane la bien ordonnée, je vis des journées agréables. Le paysage bosselé associe des torrents nerveux, des forêts profondes, des vergers impeccables (pommes, pêches) et des petites rizières. Le chant des oiseaux et le concert des cigales n’est troublé que par le passage d’un petit train ou d’une machine agricole. Là encore, l’activité manuelle intense dans les champs et vergers me surprend. Tout comme le soin apporté à l’entretien des potagers fleuris et des maisons rurales. Les sommets des Alpes veillent sur ce paysage bucolique, accrochent les nuages, favorisent les pluies et décident du programme ombre et lumière. En ce 22 juillet c’est l’ombre qui domine à cause d’une brume tenace et…de l’éclipse du siècle ! Alors que je traverse un petit village, la lumière change, l’ambiance aussi. La lune cache le soleil et adoucit la bande son. Tout le monde fixe le ciel en silence. Devant l’école, le cours de sport a été interrompu. Les enfants utilisent des lunettes artisanales sans doute fabriquées en classe. Les employés d’un atelier de menuiserie ont stoppé les machines – blouses bleues et patron en cravate s’émerveillent ensemble. Les clients d’une épicerie vissent leur œil à tour de rôle à la lunette perfectionnée du vendeur. Pourtant…on ne voit pas grand-chose.
Chaque soir je rejoins des petites villes identiques, cataloguées « sans intérêt touristique ». Je ne ressens aucune lassitude face à ce copier-coller quotidien. Une fois le lit trouvé, les courses faites, j’observe l’activité, sillonne les petites rues commerçantes et les quartiers résidentiels. Je longe des terrains de base-ball où l’on s’entraîne sérieusement. Les batteurs en herbe miment Ichiro, la vedette japonaise des Seattle Mariners. Le bras est pointé vers le lanceur, la manche tirée vers l’épaule dans un geste très élégant. Ensuite… tout dépend du niveau de l’imitateur. A 17-18h la petite gare s’anime. Descendus du train, les navetteurs rejoignent leur auto, les collégiens leur vélo, les personnes âgées leur chauffeur de taxi préféré. Certains parents viennent chercher leurs enfants. Même le petit « punk » de la ville, qui épate les filles en fumant, en parlant fort et en lissant ses longues mèches orange, monte sagement dans la Nissan Cube de sa maman. De la place de la gare la vue sur les Alpes est chaque soir formidable.

Chemin pavé vers une ville moderne

à Magome

6h30. J’avale déjà une cannette géante de Calpis Water tant il fait chaud. Magome est en vue. Le long de l’unique petite rue pavée et en pente de ce très ancien et charmant relais de poste, divers produits à base de châtaignes occupent les étals. J’opte pour un mochi. Voyage dans le temps : goût d’automne en plein été, architecture de l’époque Edo comme décor.
Plus loin, j’emprunte à nouveau une portion de l’ancienne route (Nakasendo) reliant Edo à Kyoto. Les bambous qui se penchent sur cet axe historique n’ont pas protégé les pavés inégaux de la pluie. Je glisse à chaque pas. La descente vers Nakatsugawa en devient presque périlleuse. Lors de la traversée de cette petite ville, le pavé laisse la place à un asphalte piqué de petits cailloux blancs. J’ai l’impression de suivre la trace d’un Petit Poucet très généreux. Les autorités locales ont eu la bonne idée de faire ainsi revivre cette route ancienne qui aujourd’hui traverse de calmes quartiers résidentiels et des rizières. Elle monte, elle descend, offre des panoramas, permet de longer de belles demeures entourées de pins sculptés, de traverser de petites rivières où jouent les enfants. Le tout, sans voiture ou presque.
J’arrive à Ena sous un ciel très bas. J’essaye de trouver une chambre avant que l’averse ne commence. Raté. Je m’abrite sous l’avancée d’un toit. Le lieu devient étape pour les enfants qui rentrent de l’école, trempés mais rieurs. Leurs petites bottes jaunes sont remplies d’eau. Certains ont la bonne surprise de voir arriver leur mère, venue à leur rencontre avec un parapluie rose ou en forme de grenouille. Bottes, parapluies, mais aussi éventails et petites serviettes éponge, sont les gadgets estivaux que tout Japonais possède. Ils équipent autant les écoliers que les employés de bureaux et les retraités, s’adaptent aux modes, au sexe et à l’âge. Unis, ils ont la faveur des salarymen. Ornés de diverses bestioles, ils égayent les uniformes scolaires. Je regrette parfois de ne pas posséder la panoplie complète. Cela m’aurait évité d’attendre 1h30 à l’entrée d’un supermarché, mon sac de course sous le bras, qu’une averse d’orage aussi belle que terrible ne cesse. Plus tard dans la soirée, à l’abri dans ma petite chambre, je guette la fumée de l’usine de pâte à papier sortant de la haute cheminée dominant la ville pour savoir si le temps va changer.
Quelques jours plus tard, je cuis, j’étouffe à Nagoya. Les murs des vieux immeubles suintent. Ceux des immeubles futuristes brillent. Les combini se muent en oasis de fraîcheur où l’on se réfugie pour acheter une boisson ou lire un manga. Ville plate hérissée de gratte-ciel. Même la prison est verticale. De longues rues souterraines permettent de fuir le soleil. Je repense à Evangelion, au moment où les immeubles s’enfoncent sous terre à l’arrivée d’un ange. Dans la gigantesque gare, je mange mon premier mochi cream, une expérience gustative inoubliable. Non loin du château, des apprentis sumos se rendent aux finales du tournoi de Nagoya. Ils dégagent un fort parfum de brillantine. Evidemment toutes les places sont réservées depuis longtemps. Tant pis.

Un Totoro, deux Tottori ?

dunes de Tottori

Depuis plusieurs jours, je me réjouis d’arriver à Tottori. Bêtement, je me suis mis dans la tête que le nom de la ville était le pluriel de Totoro et devait par conséquent être plus qu’accueillante. Imagination fertile…Sur le parvis de la gare où je fais halte avant de partir à la recherche d’une chambre, des petites filles font tourner des ombrelles colorées au-dessus de leur tête. Cette danse (et musique) dite shan-shan, je crois, me donne l’impression d’être en Chine. Le chef-lieu de la préfecture la moins peuplée du pays est une grosse ville d’estuaire assez agréable, cernée par les reliefs, proche de la mer sans dégager d’impression maritime. Un joli parc s’enfonce profondément dans une jungle dense. Le soir, les jeunes athlètes du club de course de fond s’y entraînent sérieusement. Puis laissent la place aux amoureux, vieux couples courbés ou adolescents timides, qui s’émerveillent devant les lumières tremblantes de centaines de lucioles. Le vacarme des insectes nocturnes est étourdissant. Presque pire que celui d’une salle de pachinko.
Tous les Japonais connaissent Tottori pour ses dunes, théâtre notamment d’un célèbre roman policier. La Femme de sable y a également rendu fou un promeneur égaré... Il est 7 h du matin. Un gros rapace perché sur un arbre mort semble garder l’entrée de ce beau paysage désertique. Le lieu ne reste pourtant pas longtemps inhabité. Dès 9 heures, la dune reine est prise d’assaut par les vacanciers équipés de bottes. Pour pousser le fantasme saharien à fond, on vous propose un déplacement en dromadaire. L’un d’eux passe avec, juché sur son dos, un petit garçon sosie du Luffy de One piece, en short beige, t-shirt rouge et chapeau de paille. Malgré son involontaire uniforme de super-héros, il n’a pas l’air très rassuré.

Conan et les bonnes poires

Elles font la fierté de Kurayoshi, jolie ville toute en ruelles et canaux étroits. Elles sont rondes, vertes, ressemblent vraiment à nos pommes Grany, mais ce sont bien des poires. Elles sont vendues telles quelles, en jus, en biscuits et un musée leur est même consacré ! Qui n’a pas eu la chance de déguster une glace onctueuse à la poire « du 20e siècle » ne peut comprendre le plaisir que cela procure. Et inutile de le préciser pour ceux qui y ont goûté. Le sujet est donc clos.
Je traverse Hokuei, observé à chaque pas par un petit garçon à grosses lunettes…Bienvenue chez Détective Conan, héros de manga célèbrissime, ici chez lui et donc statufié à tous les coins de rues. La plaine fertile où poussent riz et pastèques entre d’innombrables canaux, s’achève brusquement sur les digues battues par les vagues de la mer du Japon. Sur les pentes douces du Mont Daisen, la côte San-in est lisse et il faut l’aider à résister aux flots. Les murs en bois des modestes maisons des pêcheurs sont polis et blanchis par le vent et le sable. Les drapeaux des bouées déchirés flottent nerveusement.

Côte sauvage

Les canaux de la campagne alentours se sont invités jusqu’au cœur des villes de la région : la très étendue Yonago ou Matsue et son château perché. Mais plus au nord, dans la péninsule de Shimane, le paysage change radicalement.

village d'Etomo

Ce matin, en regardant la carte, je décide de suivre une route côtière au-delà d’Etomo. Je m’attends à une marche tranquille à portée d’embruns. J’ai pris un peu de retard en regardant un hélicoptère téléguidé répandre de l’insecticide sur les rizières. Il fait donc déjà très chaud lorsque je termine la traversée du joli village d’Etomo et contemple depuis le port la série de reliefs qui plongent dans la mer. Vu d’ici je ne vois pas par où la route peut passer. Il y a bien tout là-haut une légère cicatrice dans la forêt dense qui pourrait indiquer un chemin. Mais ça ne peut pas être ça….Pourtant si. La route déserte grimpe franchement. La couverture de feuilles et de branches sur l’asphalte témoigne d’une tempête récente. La forêt est si touffue, les oiseaux et les insectes si bruyants, la chaleur si intense, que je me rêve au Venezuela ou à Sao Tomé. Bref pas très loin de l’Equateur. La végétation masque la mer et le ciel. Je marche dans l’obscurité en plein jour. C’est à la fois fascinant et inquiétant. De gros rapaces lancent des cris perçants. Puis de petites clairières apparaissent, plantées de deux ou trois pommiers. Un vieux vélomoteur attend sagement son conducteur sur un bas-côté. Sur un coteau, une vieille dame coupe des grosses plantes qui ressemblent à de la rhubarbe. Et la mer apparaît. Bleue presque transparent. De petites maisons s’accrochent à flanc de relief, reliées entre elles par des chemins et escaliers verticaux. En bas, quelques bateaux se balancent dans un petit port bien protégé. Une ou deux épiceries, une poste minuscule, trois distributeurs de boissons et une pharmacie. La panoplie de services des hameaux japonais est au complet.

village côtier, péninsule de Shimane

Un voyage entier pourrait être consacré à ces petits villages côtiers de la côte San-in, ces ruelles étroites qui convergent vers le port, ces maisons à tuiles luisantes, ce matériel de pêche qui traîne ça et là, ces chats qui dorent au soleil. Odeur de poisson. Calme absolu une fois les bateaux rentrés. Il est rare que les maisons « s’approchent » trop près de cette mer dont on se méfie, dont on se protège à l’aide de doubles digues. Les morts eux n’ont pas peur. Bien souvent les cimetières dominent les flots. Je ne me lasse pas de ces petites rues. Des odeurs de fritures excitent mes narines. Des poissons sèchent sur de grands cadres. Je regarde pendant 10 minutes un vieux monsieur qui fabrique des tatamis avec tant d’attention qu’il ne me voit pas. Une petite fille joue de la flûte en se promenant entre les jardins. La musique de Totoro…bien sûr. Il y a du y avoir une fête récemment car des lampions multicolores décorent encore le quai du port.
Il n’est pas si simple de toucher la mer tant le relief est tourmenté. Il faut parfois emprunter des petits chemins aussi sombres que bruyants. Sombres car cernés par une végétation dense, où fougères, épineux et gros dahlias se mêlent. Bruyants car habités par des milliers d’insectes et d’oiseaux en pleine forme. Et puis tout à coup le vacarme cesse, la lumière jaillit. Le sable blanc d’une plage déserte aveugle. Le rythme lent des vagues apaise. Un surfeur solitaire vit sa passion loin des regards. Rien à voir avec les frimeurs d’Enoshima qui restent assis à côté de leurs planches plantées dans le sable juste pour attirer les filles…

côte San-in, près de Sufu

Les grandes et belles plages ne sont ici jamais bordées de grands hôtels ou autres monstres de béton. Elles demeurent sauvages, juste équipées parfois d’un petit terrain de camping, d’une ou deux douches en plein air. Certaines s’avèrent néanmoins très populaires et fréquentées. Les familles en short et casquettes s’y installent, plantent des parasols. On gonfle de grosses bouées aux formes animales, aux couleurs criardes. On se baigne en t-shirt pour ne pas brûler au soleil. Et on consomme glaces et grillades dans des paillotes discrètes. Ma glace du jour est à la figue, spécialité de la région de Taki.

Mines perchées

Une fois n’est pas coutume et malgré la fatigue, je me suis couché un peu tard hier soir. La petite ville d’Oda-Shi, m’a en effet « offert » le beau spectacle d’une fête populaire toute en simplicité et générosité. Le clou de la journée est un défilé « crescendo »…Je m’explique. Tout le village défile, classe par classe, club par club, association par association. Les petits commencent, déguisés en héros de mangas ou en yukata d’été colorés. Suivent des danseuses, des personnes âgées déguisées en marin, des sosies de Michael Jackson etc…Ceux qui ne défilent pas ou viennent d’achever leur parcours applaudissent et filment. Et tous s’arrêtent dans les stands d’okonomiyaki, de bières fraîches ou autres – jusque tard dans la nuit.
Le lendemain matin, toute trace de la fête à disparue de la rue principale d’Oda-shi. Propreté impeccable. Je marche vers Omori. Ce village s’étend sur plusieurs kilomètres dans une vallée qui rétrécit jusqu’à disparaître dans les montagnes. De vénérables maisons en bois et des temples se serrent les uns contre les autres le long d’un ruisseau. Je tombe tout de suite sous le charme du lieu et pour fêter cela, m’achète un dorayaki dans la boulangerie face à la poste. Plus j’avance plus les maisons s’espacent. Un vieux monsieur me demande où je vais. Je lui explique que venant d’Oda-shi, je compte rejoindre Yonatsu. Il ne me croit pas. Plus loin, je passe ma tête à l’entrée d’une mine pour profiter de la fraîcheur. Des entrailles de ces montagnes, on extrayait aux 16-17e siècle une grande partie de la production mondiale de minerai d’argent. Avant que la petite route ne devienne chemin, je vide une bouteille de Pocari. Je me repose un peu, assis sur le perron de la dernière maison du village où des prunes sèchent sur un vieux journal.
Un col à franchir. Une descente glissante. La végétation dense oppresse et rassure. Rassure oui, tant chaque plante, chaque arbre semble sûr de sa force, à l’abri des tronçonneuses. Certes, les marcheurs les piétinent sans doute un peu…le dimanche. Mais nous sommes lundi et je suis absolument seul avec les moustiques et les serpents de toutes les couleurs que je vois fuir au dernier moment, entre les herbes et feuilles qui masquent le chemin. Stressant mais grisant.
Quelques heures plus tard, mes nerfs se détendent sur la place du petit port de Yonatsu. La baie presque fermée par des reliefs boisés est superbe. Assis sur un banc à l’abri d’un bel arbre, deux pépés discutent. Une scène très méditerranéenne. Mais les onsen, l’odeur de poisson séché et l’antique distillerie de saké me ramènent au Japon.
Deux jours passent. Gosu, ville industrielle sans charme et sans lits disponibles. Je suis épuisé et m’arrête un instant sous grand panneau montrant le Kuroneko symbole d’une célèbre entreprise de livraison. Là, tout de suite, j’aimerais bien être transporté moi aussi par une maman chat jusqu’à un futon confortable…

Maquereaux luisants et tuiles au caramel

filets de pêche, Hamada

Port de Hamada au petit matin. Tout en débarquant des caisses de poissons luisants, un pêcheur raconte sa nuit de travail à un pépé à vélo qui se rappelle peut-être des années qu’il a passé en mer. Dans un cageot fixé à son porte-bagage, un beau maquereau tout juste acheté côtoie…un chien au poil blanchit par la vieillesse. Un petit chantier naval colore le paysage – tâches de rouille et de peinture sur les quais. Non loin, dans le marché au gros, l’eau qui coule à flot sur le sol impeccable, évoque une marée permanente. Cirés, bottes en caoutchouc et couteaux bien aiguisés constituent l’équipement des travailleurs très matinaux qui s’activent autour des cargaisons. Des poulpes bien rouges, aux ventouses ouvertes et blanches semblent appeler au secours. Dans les petites rues d’un proche faubourg, chaque rez-de-chaussée ou presque abrite de petits ateliers de découpe et transformation de poisson. Les mains expertes vident les prises de la nuit.

Shimane Art Centre, Masuda

Jusqu’à Masuda, les reliefs plongent directement dans la mer, créent des plages, des criques, obligent routes, rails…et marcheur solitaire à traverser de multiples tunnels. L’obscurité et le bruit sont un peu pénibles. Mais le plaisir de découvrir à la sortie un nouveau paysage fait tout oublier. De petits villages entourés de rizières se lovent dans les vallées ou mini-plaines côtières.
Dans cette région, les tuiles couleur caramel ont remplacé les classiques noires-luisantes. Le paysage s’en trouve transformé. Un architecte a eu la bonne idée de rendre hommage à ce matériau, cette couleur…et de m’offrir une formidable émotion architecturale. Les gros cubes qui composent le centre culturel de Masuda sont entièrement couverts de céramique caramel. Les petites vagues qu’elles forment se reflètent dans le fin miroir d’eau de la cour centrale. Tout comme le ciel bleu et les petits nuages. L’effet est saisissant.
Je poursuis ma route vers Hagi, belle, étrange et endormie. Fluviale et maritime.

A suivre.

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