Accueil / Récits de voyage / Du cap Soya au cap Sata /3

Du cap Soya au cap Sata /3

Par François Sichet

2009-11-01

Empalés sur des pics en bois, des poissons de toutes tailles, formes et couleurs, grillent doucement au-dessus des braises. Il n’est que 7h du matin et cette délicieuse odeur envahit déjà les rues calmes et plates de Tsuruoka. Plates, c’est bien mon problème, car je n’apprécie que modérément les plaines, les routes droites qui filent vers l’horizon en ne réservant aucune surprise. Alors, je regarde avec envie les montagnes qui se profilent à l’est. Dans quelques heures j’y serai.

Les cèdres de Haguro

Je marche entre de vastes rizières et des potagers modèles soignés par des dames souriantes. Ici on ne se contente pas de planter des rangs d’oignons ou d’aubergines. On y ajoute de jolis pins sculptés, des arbres fruitiers, un bosquet de bambous et des hortensias qui « explosent » comme des feux d’artifice. Des chemins et des canaux sillonnent ces jardins extraordinaires. Je croise de jeunes pompiers qui par groupes de trois s’entraînent à manier les lances à incendie. Quand tous s’y mettent, ils recréent les « grandes eaux » de Versailles au milieu des rizières. Surpris par une averse je me réfugie sous le toit d’un club de tennis. Sur les courts, malgré la pluie, des enfants s’entraînent en criant en chœur pour s’encourager. C’est dimanche, jour dédié au sport et au tourisme. Impossible de l’oublier en arrivant dans le charmant village de Haguro.

2009-11-02

Si le lieu voit passer des pèlerins adeptes de pratiques ascétiques, il est aussi en fin de semaine fréquenté par de nombreux touristes locaux qui investissent les shukubo (résidences de moines). Ces derniers étant complets, je trouve une agréable chambre aux « murs » de papier dans un ryokan. L’ombre des persiennes strie le tatami, créant une atmosphère tropicale. Beaucoup de petites douceurs (thé, biscuits, mochi) m’attendent sur la table basse - vraiment très basse. Dans cette bourgade à flanc de relief et en lisière de forêt, les temples sont aussi nombreux que les maisons. Chaque bâtiment se pare d’un énorme « nœud papillon » de paille de riz, comme pour faire honneur aux visiteurs.

2009-11-03

Au bout de l’unique rue, des escaliers de pierres donnent accès à une forêt de cèdres gigantesques et vieux de plusieurs siècles. Ces immenses colonnes accompagnent le marcheur qui gravit les 2446 marches jusqu’à la pagode à cinq histoires puis le temple Gosai-Den. Ces deux formidables créations humaines semblent bien fragiles, dérisoires, au pied des géants droits et ocres. Sous leur ombrage pousse le repas du soir. Cette région est en effet connue pour sa cuisine (shojin-ryori) à base de produits de la forêt. Les préparations d’herbes et de champignons offrent une expérience inoubliable, tout comme la consistance et le goût du Goma-Tofu (pâte de sésame).
En quittant à regret Haguro, si calme en ce lundi, je passe devant un curieux distributeur. Habitué aux villes nippones j’en ai vu proposer des boissons bien sûr, des repas chauds, des glaces, des magazines érotiques, des vêtements. Mais là, c’est du riz que l’on propose. Vous choisissez le type de grain, la quantité, placez votre sac…et faites votre réserve pour plusieurs semaines.

2009-11-04

Deux voitures et trois vipères, voilà les seuls autres utilisateurs de la route que j’ai croisé entre Haguro et Kiyokawa. Après avoir été escorté par d’immenses arbres servant de perchoirs à des corbeaux aussi noirs que vindicatifs, je rejoins la vallée de la Tachiyazawa. La moindre surface plane y est occupée par des rizières d’un vert éblouissant. L’effet est saisissant. L’image plus que haute définition. Chaque élément du décor (maisons, fleurs, petits temples), chaque acteur (paysans, enfants qui rentrent de l’école, animaux), se détache sur ce fond vert incroyable. A 14h, Kiyokawa dort. Mais le passage d’une petite camionnette réveille quelques dames en blouses à fleurs qui ne semblaient attendre que cela pour se rassembler. Les battants du véhicule s’ouvrent sur un étal de fruits, légumes et œufs. Les discussions animées entre vendeur et clientes laissent à penser que les paroles ont plus d’importance que la marchandise.

Une vallée au cœur du Tohoku

Il est midi. De gros nuages s’accumulent dans le ciel pourtant si bleu ce matin. J’ai encore beaucoup de kilomètres à avaler et me prépare à en effectuer une partie sous la pluie. L’averse, violente, dure une heure. Je suis trempé et peste contre les éléments. Pourtant, un formidable spectacle débute. Le soleil brûle à présent le paysage trempé. La terre fume. Le bitume fume. La forêt fume. Mes vêtements fument. Le vert foncé devient vert clair et j’ai l’impression de voir les plantes pousser en quelques secondes. Plein d’entrain, toutes sortes d’animaux quittent leurs abris : couleuvres lisses, énormes chenilles vertes fluo, libellules multicolores, cigales au vol imprécis. Et surtout d’innombrables petites grenouilles vertes, si petites (pas plus grosses qu’un ongle) que je les ai d’abord prises pour des sauterelles fuyant à chacun de mes pas. La saison des pluies a du bon.
Murayama. J’ai mal dormi, et avant de prendre sérieusement la route, je fais un crochet dès 5h30 du matin au parc des roses, fierté de cette petite ville. Le lierre et la brume s’enroulent autour des troncs des conifères. Les arbres semblent complètement englués dans cet épais coton. Les roses aux noms de reines et de princesses ont subit les violentes pluies nocturnes. Leurs pétales multicolores jonchent les pelouses comme des confettis après le passage d’un défilé. Pas un bruit sinon celui des drapeaux du monde entier qui claquent à l’entrée du parc complètement désert.
Il pleut. L’itinéraire du jour est urbain et les nuages me font moins rire qu’hier. La pluie tombe si fort que je me réfugie dans l’espace détente d’un supermarché. J’avale un beignet de sardine et regarde vivre l’un des ces vastes commerces dont je connais désormais les rayons par cœur sans pour autant « comprendre » la moitié des produits vendus. La journée sera ainsi hachée par les averses. Deux heures plus tard, c’est l’auvent d’une petite boulangerie qui m’abrite. Le gérant me fait entrer et m’offre thé, mochi et conversation attentionnée. L’abri suivant est la poste de Sakuranbo-Higashine – ville fière de ses cerises au point que même les lampadaires ont la forme de ces fruits délicieux.
De la fenêtre de mon hôtel un peu vieillot, je contemple la skyline de la petite ville thermale de Tendo. Outre les mamelons verts foncés des montagnes alentours, deux clochers et un petit lac attirent mon attention. Voilà de quoi occuper ma promenade du soir, celle qui me repose – car effectuée sans sac. Et, comme tous les jours, dans ces petites villes à priori sans intérêt particulier, la surprise est au rendez-vous. Les églises n’en sont pas vraiment, juste de grands décors pour marier ceux qui envient les fastes des cérémonies occidentales. Quant au lac… il sert de practice de golf où les balles qui flottent sont récoltées en barque avec un grand filet.
Le lendemain, la pluie tombe encore et encore. Je traverse de magnifiques vergers où les pommes emballées sont mieux protégées du déluge que moi. Le bitume glisse. Les pierres des marches qui partent à l’assaut des pentes de Yamadera glissent aussi. Les jizo au bord du chemin pleurent. Je vois à peine les temples qui occupent les rochers là-haut, et que l’on atteint palier par palier. Le plan affiché au pied des escaliers me rappelle Les chevaliers du Zodiaque - le parcours que les héros doivent effectuer de maison en maison jusqu’au grand palais où se déroulera le combat final. Au sommet, il faut être patient pour profiter du panorama. Quand les nuages daignent s’espacer, la vue sur la vallée est une juste récompense pour le visiteur patient. Maisons, petites routes, vergers,…

Base-ball, football

2009-11-05

Dans la jolie petite gare rétro de Yamadera, je regarde distraitement le tableau des horaires en attendant que la pluie cesse. Je réalise à quel point Sendai est proche. Demain est ma journée de repos et j’ai envie de béton. Je saute dans le premier train et change ainsi d’itinéraire sur un coup de tête. Le rail serpente entre montagne et forêt. Les branches des conifères griffent les wagons. Des torrents très en forme font la course. Les tunnels se succèdent. J’en ai aussi traversé de nombreux à pied. Sombres, froids et surtout extrêmement bruyants, ils m’évoquent Dragon Head, un manga très noir que j’ai lu il y a plusieurs années. Forêt d’immeubles, brusquement. Les arbres ne disparaissent pourtant pas complètement. Les longues avenues de Sendai sont en effet plantées de zelcovas (ormes) qui offrent de l’ombre aux passants. Et les colonnes de la célèbre médiathèque dessinée par Ito Toyo ressemblent à des bosquets de bambous. Le temps d’une journée je fais une cure de béton et de néons. Sendai est une ville japonaise typique, avec des paysages urbains aussi déconcertants que fascinants. De rues en ruelles, on passe d’une animation frénétique au calme absolu. J’y vois mon premier « vrai » match de base-ball, une expérience intéressante pour mieux comprendre cette passion nationale. Les Eagles ont gagné sous la pluie. Je n’ai pas compris pourquoi Richard Gere a donné le coup d’envoi…
Plusieurs jours ont passé. Je marche à nouveau dans une plaine couverte de rizières. Les tours de Niigata commencent à occuper l’horizon. Mais c’est un stade, en forme de grand cygne blanc pausé au bord d’une lagune, qui attire le regard. Il ne m’en faut pas plus pour m’y retrouver assis le soir même, devant le choc de la J-League entre Albirex Niigata et Kawasaki Frontale. Une belle ambiance. Et le souvenir des ces milliers de gens de tous âges, qui rentrent à vélo ou en bus, côte à côte quelque soit la couleur de leur maillot. La grande ville portuaire est ce jour-là aussi calme que la mer du Japon est grise. Elle n’est qu’une étape, agréable, un peu étouffante tout de même aussitôt que le vent tombe. L’air conditionné glacial de la gare maritime est donc le bienvenu. Dans la boutique de souvenirs je découvre les deux symboles de ma prochaine destination : le toki, un oiseau qui rougit et le kaki, un fruit qui porte mal son nom.

Le rythme de Sadoshima

2009-11-06

Je ne m’attendais pas à ce que Sado soit aussi montagneuse. Du bateau, sa géographie apparaît très clairement : deux chaînes de montagnes reliées par une plaine centrale. Ryotsu, le principal village occupe cette dernière. Dans les rues calmes bordées de maisons en bois sombre, des calamars sèchent au soleil sur de grands cadres. Ils ressemblent à un étal de cerfs-volants. Une petite mamie au visage parcheminé m’en offre un. De gros nuages, tels d’énormes boules de coton, caressent les sommets, cachent le soleil, assombrissent la mer. Je m’endors au rythme des Daiko, les célèbres tambours de Sado auxquels s’entraînent les élèves de l’école à côté… Et me réveille au rythme des mêmes Daiko - fil conducteur audio de tout mon parcours dans l’île.

2009-11-07

En marchant vers Mano, je n’ai pas la chance de voir cet ibis blanc masqué de rouge, récemment réintroduit à Sado… et dans les boutiques de souvenirs, sous toutes les formes. Sur la rive ouest de la plaine centrale, Mano aligne ses belles maisons de bois le long d’une plage. Des tresses de gros oignons et des filets de pêche sèchent un peu partout. L’odeur de poisson donne faim. Les arbres sont définitivement coiffés en arrière par le vent.
Il suffit de prendre un peu d’altitude pour marcher dans un paradis multicolore de rizières vertes, de conifères noirs et de potagers fleuris. De jolis temples se cachent dans les bambous. Les cigales hurlent leur hymne au soleil, un miiii-miiii strident qui ressemble curieusement au signal de fermeture des portes du métro bruxellois…

2009-11-08

Au petit matin, je quitte la bourgade en longeant le port. Profitant de la marée basse, quelques vieilles femmes récoltent des algues fibreuses couleur lie de vin. D’autres, assises sur des seaux, les trient et les étalent au soleil. Plus loin, ces mêmes algues sont transformées dans un grand atelier. Une chaîne de production-récolte-transformation-emballage sur 100 m à peine !
Lorsque la route quitte la côte déchiquetée, je rencontre un premier verger de kakis. Les fruits sont encore verts. D’ailleurs tout est vert autour de moi. Le Japon est 100 % vert en été.
A Ogi, mon ryokan est si calme et si rustique que je me demande encore s’il ne s’agissait pas d’un hospice. J’ai pourtant envie de m’attarder dans ce port, le regarder vivre. Les petits commerces y abondent : épiceries minuscules, poissonniers, fabriques de bento. Une colline-jungle et deux ports encadrent les habitations en bois formant de jolies venelles.

2009-11-09

Le matin, j’assiste au réveil du village. Le poisson fraîchement débarqué est distribué en mobylette dans les restaurants et boutiques concernées. Un chat attend devant chaque porte. Les journaux juste livrés sont triés avant d’être répartis dans les boîtes aux lettres rouges. Dans une laverie, un petit garçon révise ses leçons au coin d’une table en prenant son petit déjeuner, sous le regard de sa mère qui repasse. Des cuisines de L’A-Coop (chaîne de supermarchés ruraux) sortent de bonnes odeurs de fritures : sardines, patates douces…. Le ferry amène un peu plus d’animation. Les touristes passent très rapidement ici, le temps d’un petit tour en Tarai-bune, de grosses bassines en bois flottantes qui servaient autrefois pour la pêche aux ormeaux. Le tout au son de la musique traditionnelle de Sado crachée par des haut-parleurs. Il vaut mieux aimer car tout le village en profite de 9h à 17h. Ensuite, bien sûr, les Daiko de l’école prennent le relais.
Le bateau qui me ramène vers Honshu fend sans mal la mer d’huile. Je laisse derrière moi les sommets de Sado pour rejoindre ceux, bien plus élevés, des Alpes japonaises.

A suivre...

Professionnels

Professionnels du tourisme, cette section vous est réservée.
Espace professionnels

Espace personnel

Sur Mon Japon, des fonctionnalités exclusives.
S'inscrire

Newsletter

Abonnez-vous à notre newsletter gratuite.
S'abonner